Le crépuscule du réel

Didier Heiderich – Mars 2025

Sommes-nous encore capables de discerner la réalité dans un monde où le virtuel s’infiltre dans chaque interstice de nos vies ? La frontière entre réel et virtuel s’efface peu à peu sous l’effet d’une dynamique irréversible alimentée par les technologies numériques. Nous vivons dans un univers où la perception supplante les faits, où les images et récits fabriqués deviennent plus convaincants que les preuves tangibles, plus esthétique que le réel. Nous passons progressivement d’une vérité alternative à une réalité alternative, où l’illusion devient la norme. Ce risque de non-retour est bien réel : lorsque la frontière entre le réel et le virtuel disparaît, il devient presque impossible de retrouver l’équilibre sans heurts.

Cette confusion généralisée impacte non seulement les entreprises et les marchés, mais aussi notre rapport quotidien à la vérité et à la confiance. Le brouillage du réel est devenu l’un des défis majeurs de notre époque. La prolifération des images, vidéos et informations fabriquées, rendue possible par des technologies de plus en plus performantes, fragilise les repères collectifs et pousse les sociétés vers un point de bascule. 

La dissolution de la réalité : un processus insidieux

L’économie, comme d’autres domaines, subit pleinement cette transformation. Les récits dominent les chiffres, et les mirages pèsent plus que les prévisions structurées, à l’image de chute de FTX, qui figurait autrefois parmi les principales plateformes de crypto-monnaies du monde.
Ce phénomène ne se limite pas à quelques cas emblématiques. Le développement de l’économie numérique repose sur des promesses et des projections, souvent déconnectées des réalités matérielles. Les plateformes numériques et les nouvelles technologies prospèrent grâce à des narratifs soigneusement élaborés, qui façonnent nos perceptions et conditionnent nos décisions. Cette économie narrative crée une illusion collective, rendant difficile toute remise en question avant que la réalité ne s’impose avec brutalité.

Les dirigeants, d’ordinaire rationnels et pragmatiques, peuvent se laisser entraîner par des projections démesurées et des courbes ascensionnelles infinies. L’euphorie d’un récit séduisant éclipse parfois les fondamentaux les plus solides. Et lorsque la vérité refait surface, c’est avec une violence d’autant plus forte que l’illusion était convaincante.

La technologie comme architecte de l’illusion

Les technologies de l’intelligence artificielle et des deepfakes ont considérablement amplifié ce processus. Aujourd’hui, un algorithme est capable de générer des vidéos hyperréalistes, des discours politiques fabriqués et des visages fictifs qui trompent même les experts. Ces outils, initialement développés pour des applications légitimes, sont devenus des armes de manipulation massive, utilisées notamment par des puissances étrangères. Le virtuel ne complète plus le réel, il le concurrence et le déforme.

Les deepfakes politiques, économiques et sociaux se multiplient. En période de tension internationale, une vidéo falsifiée peut déclencher des mouvements de panique, influencer des élections ou miner la confiance dans des institutions pourtant solides. Cette guerre de l’information, menée à coups de contenus générés par IA, pousse la frontière entre réel et virtuel vers un point de rupture.

Les réseaux sociaux jouent un rôle clé dans ce brouillage. Leurs algorithmes, en privilégiant les contenus sensationnels et émotionnels, accentuent la confusion. Ce n’est pas la véracité qui compte, mais l’engagement. Le résultat ? Un glissement collectif vers une réalité alternative, façonnée par nos préférences et nos biais cognitifs. Dans notre métier qui est la gestion de crise, cette fracture créée de nouveaux paradigmes qui exigent d’imposer le réel face à une virtualité plus esthétique, plus prégnante et simplificatrice.

En 2019, une vidéo deepfake de Nancy Pelosi, alors présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, avait été ralentie et modifiée pour donner l’impression qu’elle était ivre. Ce contenu, largement diffusé sur les réseaux sociaux, avait suscité une vague d’indignation et de confusion, nécessitant des interventions publiques pour rétablir la vérité. Cette situation illustre combien la frontière entre fiction et réalité est aujourd’hui ténue.

Vers un point de non-retour

Le risque de non-retour est réel. À mesure que les générations grandissent avec des contenus numériques omniprésents, leur rapport au réel se modifie. Les frontières entre authentique et fabriqué deviennent poreuses, et la confiance dans les faits s’érode. Cette dérive a des conséquences profondes, notamment sur les prises de décision collectives. Lorsque les récits remplacent les faits, la démocratie elle-même vacille.

Ce point de bascule est d’autant plus dangereux qu’il est insidieux. On ne réalise la gravité de la situation que lorsque les fondations s’effondrent. La confiance est un élément fragile : une fois ébranlée, elle est difficile à restaurer. L’effondrement de certaines cryptomonnaies, dont les valorisations reposaient sur des narratifs séduisants mais déconnectés des réalités économiques, illustre cette dynamique.

Des responsables politiques et économiques font face à des foules persuadées d’une réalité alternative. Peu importe les preuves factuelles : le récit a déjà gagné. Ces situations génèrent un sentiment d’impuissance et de vertige collectif.

La brutalité du réel

Mais le réel, lorsqu’il reprend le dessus, frappe toujours avec brutalité. Qu’il s’agisse d’un marché économique qui s’écroule sous le poids de spéculations infondées, d’un conflit géopolitique exacerbé par des fake news, ou d’une crise sanitaire où les données scientifiques finissent par s’imposer, la réalité n’offre aucune échappatoire. Le choc est d’autant plus violent que l’illusion semblait rassurante.

Le retour du réel est synonyme de désillusion. Face à cette perspective, la vigilance et la lucidité sont nos meilleurs alliés. La technologie n’est pas l’ennemie, mais son usage inconsidéré et son pouvoir de déformation doivent être encadrés.

Lorsque l’irréel s’effondre, il s’effondre totalement, laissant derrière lui un vide, un vertige collectif où tout ce qui semblait stable devient incertain. Ce moment est suivi d’une prise de conscience douloureuse : ce que nous croyions vrai n’était qu’un mirage. C’est alors que le réel s’impose, avec toute sa force brutale et implacable.

Le combat pour la réhabilitation du réel est, plus que jamais, un enjeu collectif. Il ne s’agit pas de rejeter la technologie, mais de réapprendre à l’apprivoiser. Car si nous laissons cette frontière s’effacer définitivement, nous perdrons ce qui fait de nous des êtres ancrés dans une réalité commune.

Comme l’écrivait Hannah Arendt : « Le sujet idéal d’un régime totalitaire n’est pas le nazi convaincu ou le communiste convaincu, mais celui pour qui la distinction entre fait et fiction, entre vrai et faux, n’existe plus. »